Boulimie méthodique
J’ai 15 ans. Mon père et sa femme sont partis faire des courses avec un de mes frères qui va bientôt rentrer en fac. Il lui faut des fournitures.
Je les regarde sortir de la maison, monter dans la voiture et démarrer. Mon père manœuvre pendant un temps qui me semble infini pour faire un demi-tour dans l’impasse. Puis, enfin, la voiture remonte la rue et disparaît derrière la maison du coin.
Ne pas s’y fier. Ils sont déjà revenus. Surveiller le haut de la rue pour vérifier qu’ils n’ont pas oublié quelque chose qui les ferait revenir en arrière. Une minute. Deux. Trois… Ça doit être bon.
Mes autres frères et sœurs sont chez des amis. Je me hasarde à un coup d’œil autour de moi pour contempler cette maison vide. C’est si rare.
Tout à coup l’attente devient insupportable. Plus d’une demi-heure a passé depuis qu’ils ont émis l’idée de sortir tous les trois. Plus d’une demi-heure que je prie pour qu’ils ne changent pas d’avis.
Plus d’une demi-heure que j’attends pour manger.
Manger sans contraintes, manger pour me remplir, sans devoir faire bonne figure, manger à pleines mains, sans devoir me forcer à prendre des petites bouchées.
J’ouvre le placard à biscuit. Ma belle-mère y range les goûters. Choisir les paquets ouverts, ceux dont je peux prendre un biscuit ou deux sans que ça se voie.
J’ouvre le frigo. Elle a fait les courses récemment et il est bien plein. Je sors chaque fromage et en coupe une lamelle ou deux. Il ne faut surtout pas que ça se voit.
Je mange frénétiquement. N’importe quoi fait l’affaire. J’engouffre et je mâche à peine avant d’avaler. Il faut laisser de la place pour la prochaine bouchée. Qui arrive vite. Ils vont bientôt revenir. Il faut faire vite, être efficace.
Méthodique, je range chaque chose dans son emballage avant de passer à la suivante, je range le couteau dans le lave-vaisselle aussitôt après l’avoir utilisé. Surtout ne pas laisser de traces.
J’ai peur qu’ils reviennent. J’ai perdu la notion du temps et je me rends compte que j’ai oublié de regarder l’heure à laquelle ils sont partis. Je guette les bruits, à l’affut.
J’ouvre le placard à sucre. Les sucres en morceaux, je pense qu’elle ne les compte pas. Je peux en prendre plus. J’en prends deux poignées et je jette un coup d’œil à la cuisine pour vérifier que rien ne me trahira.
Je monte dans ma chambre, ferme la porte et cache mon butin dans ma table de nuit.
Il faudra le manger vite, je sais qu’elle fouille dans mes affaires.
Samia je trouve que tu décris très bien la mécanique de la boulimie. C’était conflictuelle avec ta belle-mère la bouffe?