Régime, diététique et chocolat


Son cabinet était très propre, très chic. Tapis épais et chaises imitation Louis XV. Elle-même était mince (bien évidemment) et bien propre sur elle. Le genre de femme à assortir le vernis de ses ongles de pieds avec la couleur de son sac à main.

Je venais la voir parce que j’avais un problème. Enceinte de 3 mois seulement, j’avais déjà pris 12 kilos. Mais c’était décidé : je me prenais en main. Cette fois-ci c’était la bonne. Je m’étais juré de ne pas reprendre 32 kilos comme lors de la grossesse précédente. Il m’en restait trop de reliquats sur le haut des cuisses. A ce rythme-là, je ferais 100 kilos dans pas longtemps...

Mais seule je n’y arrivais pas. J’en étais à ma 3ème tentative de régime en 3 mois, toutes avortées prématurément dans la culpabilité et la honte.

Je me trouvais donc assise en face de cette belle femme, dans ce cabinet propret de la rue Lafayette, prête à payer 70 euros d’honoraires pour la consultation parce que « tu sais, c’est la meilleure, » m‘avait affirmée ma copine qui en était à son 6ème kilo perdu grâce ses conseils.

Elle posait sur moi un regard que je ne pouvais pas imaginer bienveillant tellement c’était évident pour moi que cette femme ne pouvait que me juger négativement. Je ne saurai jamais d’ailleurs ce qu’elle pensa véritablement de moi. J’étais certaine quant à moi qu’elle me considérait avec pitié et mépris comme une brebis égarée du droit chemin de la diététique.

« Vous êtes dans un état… intéressant, » me dit-elle après m’avoir observée un instant. Elle parlait de ma grossesse, mais cette phrase vint nourrir allègrement l‘idée que je me faisais de son jugement négatif. J’étais dans un état pitoyable, oui ! Enceinte, grosse, fatiguée, mal habillée…

Et ce n’était que le début de cette grossesse. Je savais d’expérience que ce serait pire bientôt. D’où l’urgence.

Je m’ouvris alors à elle comme je ne l’avais encore jamais fait et lui parlai de mon problème. « Je sais ce qu’il faut manger, j’ai tout lu sur le sujet, » lui dis-je. « Mais parfois je fais des crises de boulimie : je commence à manger du chocolat et je ne peux pas m’arrêter. Je mange, je mange, jusqu’à avoir envie de vomir. Puis souvent je continue à manger encore. »

Je pense qu’elle ne dût pas mesurer la confiance (et l’attente) que je plaçai en elle en lui faisant cet aveu. Indicible honte de la boulimie que l’on cache à tout prix. Parler de sa boulimie, c’est forcément se dévoiler. C’est parler de son manque de contrôle, de son manque de volonté. C’est oser regarder en face sa nullité la plus crasse. C’est avouer à l’autre à quel point on est méprisable.

Et évidemment, en retour d’un tel aveu, d’une telle marque de confiance, on a besoin d’être rassuré. « Je suis méprisable, mais m’aimes-tu quand même ? Suis-je même encore aimable ? »

Dans ce cabinet lisse du 10ème arrondissement, je ne trouvai ce jour-là aucune réassurance.

Peut-être ne savait-elle pas faire autrement. Toujours est-il que 2 minutes plus tard, elle m’imprimait un plan de menus. « Vous mangez trop, alors il ne faut surtout pas que vous ayez faim. On va vous prévoir des collations fréquentes. »

Et d’ajouter une petite rengaine bien connue : « Le chocolat, ce n’est que des calories vides. Cela ne vous apporte rien. »

Comment pouvait-elle parler ainsi de ma béquille, du seul outil que je connaissais pour tenir à distance la dépression ? Savait-elle qu’elle désignait la seule chose, parfois, qui m’empêchait de sombrer dans la folie ?

Ce chocolat qui me tenait en vie, elle le méprisait. De là à conclure que puisque j’en avais tant besoin, j’étais également méprisable, il n’y avait qu’un pas.

Non, décidément, cette diététicienne n’avait rien compris.

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Commentaires des Lecteurs

Il m’est arrivé aussi d’essayer de parler de ça et puis toujours il m’a semblé que le médecin en face ne voulait surtout pas entendre. On se sent tellement nulle, et en même temps une envie de hurler que tout ce qu’ils disent on le sait, que ce n’est pas de ça que l’on a besoin, c’est qu’ils nous aident à trouver les clefs de notre mal être, le pourquoi justement on sait mais on n’y arrive pas.

combien de nutritionnistes ai-je visité… combien d’argent dépensé inutilement… pour entendre ce vieux refrain : mangez à heures fixes, privilégiez le petit déjeuner, pas de féculents, légumes-légumes et toujours légumes (beurk !!!) et surtout BANNISSEZ les sucreries !!!

Non, non, non et non !!! Je me suis jurée que toutes ces belles théories ne m’atteindraient plus… et je suis sur la bonne voie !!!

Moi aussi j’ai l’impression que cette boulimie est insurmontable, peut-être qu’elle l’est. L’important c’est qu’on puisse se rendre compte qu’on est pas seul.

@Valérie : Oui, c’est exactement ça ! Je vois qu’on a rencontré le même genre de nutritionnistes 🙂

@Tchoupi : Super ! Ce qu’il faut banir, ce sont les régimes 🙂 On profite vraiment tellement mieux de la vie quand elle n’est plus polarisée autour de la bouffe !

@Julie : Je pense que la boulimie n’est pas insurmontable, même si c’est difficile de s’en débarrasser. Avec l’aide de quelqu’un (et pas d’un nutritionniste ou d’une diététicienne !), ce serait peut-être plus facile ?

@samia : qu’as-tu choisi comme thérapie pour vaincre les problèmes de bouffe ?

[…] le chocolat, disais-je il y a 6 mois. Je ne peux pas me passer de chocolat. J’en mangerais des plaquettes entières. » Serais-je accro au chocolat ? Combien de fois […]